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Jean Egen – Chantre du Florival

Plus d’un millier de personnes ayant assisté aux diverses manifestations de ces journées, on peut sans hésitation parler d’un plein succès. Un succès que la commission municipale de la culture du sport et du tourisme partage avec S’Lindeblätt, la société d’histoire du Haut-Florival et le Club Philatélique de Guebwiller et environs avec lesquels elle s’était associée pour commémorer le dixième anniversaire de la mort de Jean Egen.

Avec un budget de moins de 3000€, abondé par le Conseil Régional, le Conseil Général, le Crédit Mutuel de Lautenbach, les Ets Célès, Mutec France et le groupe Zodiac, cette manifestation a présenté au cours de quatre journées : une exposition permanente, deux projections, un débat public, une conférence, deux visites guidées et une lecture de textes. Tout cela pour faire découvrir, gratuitement, à un nombreux public la vie et l’œuvre multiple de l’auteur des « Tilleuls de Lautenbach » : Jean Egen, qui est né à Lautenbach le 23 août 1920 et qui y fut inhumé après sa mort survenue le 21 décembre 1995.

Car si la plupart des participants était venue pour revoir le téléfilm inspiré par le célèbre roman, les « Journées Egen » auront aussi pu faire voir d’autres versants de l’œuvre de celui qu’on a appelé le « Pagnol alsacien ». L’exposition de la salle du cloître, le débat public et surtout la lecture de textes par Martin Adamiec lors de la conférence du dimanche ont permis de faire connaissance avec un journaliste talentueux auteur de multiples billets du « Monde » au trait incisif, avec un écrivain humaniste militant contre la peine de mort ou encore avec un orateur à l’humour décapant.

Les participants au débat public ont été contactés par un rédacteur de la revue franco-allemande « Rencontres » et ci-dessous se trouve un extrait des réponses qu’ils ont apporté à ses questions.

1) Quel est, globalement, le rôle de Jean Egen dans l´identité alsacienne ?

Jean Egen joue le rôle d’un révélateur de l’identité alsacienne. Certains journalistes avouent franchement que l’histoire de l’Alsace a été pour eux une terre inconnue jusqu’à ce que « Les tilleuls » la leur enseigne (exemple : Francois Richard dans le Parisien Libéré du 15.11.82) « Lisez ce livre pour comprendre un peu mieux que l’on peut aimer les vers de Goethe, les réciter dans le texte, sans être un traître à la Nation Française » (Sonia Gebuhrer dans Huma 7-Jours, 18.3.83). C’est d’ailleurs justement le fait qu’il vécut loin de l’Alsace avec des souvenirs très marqués d’une Alsace profonde qui le rend précieux dans ce contexte. Il est en même temps observateur et figurant, Parisien et Alsacien, ou, pour le citer, « un Alsacien de la Butte Montmartre ». Il est ainsi doté d’un double regard sur l´ identité alsacienne, à la fois objectif et subjectif, ce qui est rare. Par ailleurs, « Les Tilleuls » furent l’instrument d’un retour en littérature de l’Alsace, s’agissant du premier roman « alsacien » publié depuis des lustres chez un éditeur parisien.

2) Peut-on « comprendre » la culture alsacienne sans avoir lu Jean Egen ?

Oui sans doute, mais ce sera plus difficile. Puisque :

Son livre constitue un véritable document. En y suivant les fantaisies de l’histoire, ou en y observant tout simplement la vie, on percevra du reste la sagesse et les enseignements, bien mieux parfois qu’à travers des ouvrages polémiques ou d’autres qui se voudraient plus sérieux et plus savants !
(Jean Christian dans l’Alsace du 6.10.79)

Selon l’aveu même de participants allemands aux flâneries Egen organisées chaque premier samedi du mois d’août, il leur a fait découvrir le sort des 140.000 incorporés de forces (die « Zwangseingezogenen »), sujet tabou outre-Vosges et outre-Rhin. Il a su, à sa manière, rendre au travers de son œuvre alsatique (qui compte outre les « Tilleuls de Lautenbach » : Les trois tomes du « Partage du Sang », le « Hans du Florival – une enfance alsacienne » et « Saint Nicolas raconté par un ami de son âne »),  toute la problématique qu’entraîne la dichotomie alsacienne. Il nous a démontré que l’Alsacien n’est pas un monstre bicéphale, mais un être imprégné de deux cultures. Les Alsaciens sont, à l’instar de la baleine, des mammifères, mais comme les cétacés vivent dans un milieu autre que le tigre ou la girafe, le Français d’Alsace vit dans une autre ambiance que le Français de Touraine ou du Poitou.

Extrait de la conférence (du 21 août 2005) de Jochen GLATT

Le partage du sang s’ouvre sur une scène d’horreur. Le jour de son cinquième anniversaire, un enfant (le narrateur) apprend l’exécution de son père, incorporé de force dans la Wehrmacht, par les S.S.. Il faut l’avouer, pour un lecteur allemand, même s’il est, comme moi, pas de l’époque, ce prologue à la saga est difficile à digérer. Ce sont probablement l’art de la part de l’auteur d’évoquer et de faire partager les émotions des personnages concernés – l’enfant devenu orphelin et ses grands-parents – ainsi que l’exagération dans le récit qui permettent au lecteur de prendre ses distances. L’Histoire fait, une fois de plus, et avec un maximum de brutalité, irruption dans la destinée des personnages alsaciens de Jean Egen. Tout comme elle a déterminé la mentalité de la région, elle sert de fondement à la saga. Elle s’incarne dans le protagoniste, Louis Freyburger (dont le nom, d’ailleurs, est programme : il est et persiste à être un citoyen libre, illuminé et généreux), comme on voit dans le passage suivant :

Il a changé cinq fois de nationalité. Il est né sous Napoléon III. Il a grandi sous Bismarck, il a souffert sous Guillaume II, en novembre 18 il a reçu l’accolade de Clemenceau, il a perdu ses illusions sous Poincaré, Herriot, Tardieu et autres phénix de la IIIe République, il a été crucifié sous Hitler, il a repris espoir et aussitôt déchanté sous Queuille, Ramadier et autres prodiges de la IVe, enfin il est mort sous de Gaulle en regrettant la vie plus que le Général. La guerre de 1870 lui a pris son père, celles de 1914 et 1939 plusieurs de ses fils et de ses petits-fils. Il a connu des joies sans nombre et des souffrances démesurées. Comme dirait le poète, il a été un homme.
(EGEN, Partage I, 35)

Aux novices, l’auteur donne donc un cours de base d’histoire alsacienne avec « Le partage du sang ». Les informés, d’autre part, profiteront de la vivacité avec laquelle les événements et leurs effets y sont dépeints. Ajoutons que, mis à part le prologue dans le premier tome, la chronologie historique est respectée.

3) Dix ans après sa mort, est-ce que son œuvre reste encore vivante ?

Bien entendu ! Il suffit pour cela de voir le succès qu’ont obtenu les « Journées Jean Egen ». Quant à la version allemande des « Tilleuls de Lautenbach », elle en serait à sa 13ème édition en livre de poche !  Et on va jusqu’à croire Jean Egen encore vivant, puisque le petit texte biographique accompagnant le livre de poche chez Rowohlt n’a pas changé depuis les premières éditions !

…Tous ces livres, fort hétéroclites de toute apparence et à succès variables, font une œuvre unique, sont l’œuvre d’un même homme, mais n’ont pas eu, je crois, les mêmes lecteurs. Ceux qui ont pris plaisir à Messieurs du Canard ou à tel portrait « miniature » comme celui de Diderot, « le cyclone des lettres françaises », ou de Henri Heine, « un Allemand bien français », n’ont pas dû avoir envie, pour la plupart, d’ouvrir Les tilleuls de Lautenbach et, inversement, tous les lecteurs de ses souvenirs d’une enfance alsacienne n’ont pas eu la bonne idée d’aller voir ses productions parisiennes antérieures, ne se sont pas intéressés à ses prises de position « contre le service militaire » (titre chez Berger-Levrault, 1968) ou contre la peine de mort (dans L’abattoir solennel, 1973). Cet homme avait du caractère et une morale. Sa vie et son œuvre montrent une continuité éthique sans faille et se trouvent ainsi en harmonie. Mais son lectorat est fort hétérogène et inégal. Il a vieilli ? Le plus fidèle et le plus amical est assurément celui des Tilleuls, mais il a tendance à s’en tenir là, fragilisé encore par les désinvoltures de l’édition française.

(Jean-Paul SORG)

4) Quels sont, selon vous les traits, les plus caractéristiques de l’écriture de Jean Egen ?

C’est l’humour sans doute qui est le trait le plus caractéristique de l’écriture de Jean Egen. Un exemple ? : lorsqu’il s’adresse aux détracteurs du téléfilm inspiré par son livre : « J’ai trouvé chez tous les mécontents, tantôt sous-jacente, tantôt clairement exprimée, cette question : « Que vont penser de nous les Français de l’intérieur ? » J’ai envie de vous répondre : « Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous les valez bien ! Vous êtes plus joyeux que les Bretons, moins violents que les Basques, plus généreux que les Auvergnats, plus travailleurs que les Corses, moins crâneurs que les Parisiens. Mais puisque vous attachez tant de prix à l’opinion des autres Français, sachez que le film de Bernard Saint-Jacques les a positivement séduits. ». En fait, Jean Egen sait faire rire et pleurer avec la même maîtrise. Il suffit de lire sa façon de faire revivre la guerre de 1870 en Alsace dans « Le partage du sang » pour se rendre compte du sens de l’humour et du tragique dont il était capable. Il a su, par ailleurs, familiariser le lecteur avec les problèmes les plus complexes dans une langue simple, contrairement à nombre d’intellectuels qui sont habitués à décrire les choses les plus simples dans une langue complexe.

5) Jean Egen serait-il méconnu en France ?

Méconnu ? Oui, peut être, en tous cas moins connu qu’en Allemagne ! Bestseller en Alsace, « Les Tilleuls de Lautenbach » n’ont connu dans le reste de la France qu’un succès d’estime. Cela se vérifie également dans la fréquentation des « Flâneries Egen », parcours de lecture-découverte organisés par S’Lindeblätt en été à l’intention des touristes, on y retrouve une majorité de participants alsaciens et allemands.

… Pas de réédition des Tilleuls et du Hans pour ses anniversaires, alors qu’on ne les trouve plus en librairie. Pas de deuxième chance en édition de poche. Le marché français semble avoir déjà effacé son nom et le marché alsacien est trop petit, trop lointain (sic) pour les éditeurs parisiens. Quel contraste – de nouveau ! – avec la situation et les moeurs éditoriales en Allemagne ! La traduction Die Linden von Lautenbach, due au journaliste Claude-Gérard Benni, en est, paraît-il, à sa 13è édition et fut offerte en format de poche dès le deuxième tirage. Le seul travail universitaire sur l’écrivain français Jean Egen est pour l’instant celui du rhénan Jochen Glatt. Mais, bémol, toujours amateur de curiosités alsaciennes, le public allemand n’est pas près de s’intéresser aux autres écrits d’Egen et à l’écrivain en tant que tel. Tous les éditeurs sollicités ont décliné la proposition de traduire le premier tome du Partage du sang.
Alors, qui va venir sauver l’œuvre et la mémoire de l’écrivain français alsacien Jean Egen, si ce ne sont pas les Alsaciens eux-mêmes ? …
(Jean-Paul SORG)