de Lautenbach Zell à Soultzmatt
Un estimé confrère
Dans une de ses pittoresques descriptions d’excursions botaniques Frédéric Kirschleger, le célèbre botaniste, rapporte les débuts d’un certain Dr Dominique Arnold comme suit (1) :
« En novembre 1825, le docteur Mühlenbeck, de Guebwiller (2), m’envoya à Strasbourg, avec une lettre de recommandation, un grand et long jeune homme de vingt ans, aux habits courts, aux mœurs rustiques, mais fort bien disposé à devenir un bon chirurgien-médecin. Son père exerçait à Lautenbachzell la médecine uromance (Wasserdokter). Depuis plusieurs générations les Arnold exerçaient cette profession que la médecine officielle regarde de haut en bas, mais que le peuple entoure du plus pur et du plus profond respect. Mühlenbeck avait reconnu de bonnes dispositions, le besoin de s’instruire chez le jeune homme; il voulait l’arracher à l’uromancie (3) et en faire un officier de santé officiel et légal. Il me l’adressa donc. Je commençais alors ma troisième année de médecine; je reçus mon jeune et rustique .compatriote avec tous les égards dus à la recommandation de Mühlenbeck. Je lui fis acheter une trousse de dissection chez Lichtenberger (4); Arnold parvint à se loger dans une mansarde quelconque et à trouver une pension à 75 centimes par jour. Il ne but jamais de bière et vécut comme un cénobite, mais il fréquentait très assidûment les cours; il consacra à la dissection ou à la lecture toutes les heures disponibles, et en septembre 1828 il passa à Colmar, devant le jury médical, le plus brillant examen d’officier de santé. Il alla d’abord se caser auprès de son père à Lautenbach; mais en 1830 il s’établit à Soultzmatt. L’audace et l’habileté chirurgicales ne lui manquaient pas; il avait de l’assurance, de la foi en lui-même, il savait parfaitement l’imposer à ses clients; ceux-ci se multiplièrent à l’infini. Arnold eut l’esprit entreprenant et inventif; tout lui réussit à peu près. Il épousa une jeune femme fortunée à tous égards (5), et aujourd’hui le pauvre fils de l’uromante de Lautenbach est le docteur Arnold (56 ans), possédant 6 hectares de vignes dans la banlieue de Soultzmatt, et récoltant, bon an mal an, 400 hectolitres de vin, sans compter les 14 ares d’alisier, ni ses champs dans les bans d’Oberentzen et de Niederentzen, ni sa grande maison, ni ses fermes, ni ses jardins, ni ses alpes, ni ses forêts, ni ses prés, ni son eau Balsamique, etc. S’il voulait raconter lui-même l’histoire de sa vie avec un peu de bonne humeur, ce serait certes un récit fort instructif. Je me suis permis ce petit épisode biographique, parce que, entre anciens condisciples on ne se gêne pas, quand on se veut réciproquement du bien, et quand on se réjouit de la fortune du camarade, au lieu de l’envier. »
Inventeur de l’eau balsamique
C’est à Lautenbach Zell, en effet, le 19 mai 1805 précisément, qu’est né Dominique Arnold, fils du cultivateur Pierre Arnold et de Françoise née Fischer. Il a 4 frères et 6 sœur ! Après ses études il s’établit à Soultzmatt comme le rapporte Kirschleger. Il en rachète les sources thermales en 1838, pour les revendre aussitôt à Louis Nessel, le maire de Soultzmatt. En contrepartie il devient le médecin attitré de l’établissement de bains dont Nessel va faire un centre thermal de grande renommée. Des jardins somptueux sont dessinés autour des bâtiments pour curistes ; une « chapelle des Bains » est édifiée sur le site. Dominique Arnold voit affluer les patients, notamment les poitrinaires dans le traitement desquels il s’est fait une spécialité. Grâce notamment à son « eau balsamique », qui associe le principe aromatique tiré du sapin à l’eau alcaline et non-ferrugineuse de Soultzmatt (6). Une intuition portée sans doute par les connaissances en uromancie héritées de ses ancêtres de Lautenbach Zell. Au vu des résultats obtenus, les demandes d’eau balsamique ( « Tannenwasser » pour les malades) affluèrent de toute part, de telle sorte que le Dr Arnold décida de publier en 1852 une brochure expliquant l’utilisation de son médicament. Car ce stimulant mal dosé pouvait avoir des effets nocifs.
En guerre contre le choléra
En 1855, un an après Colmar, Soultzmatt est ravagée par le choléra qui décime plus d’un dixième de la population (plus de 300 morts). Mais les habitants ayant consommé exclusivement de l’eau de source (déjà embouteillée par Nessel) seront préservés… Ce qui est évident quand on sait que le vibrion cholérique se propage par l’eau souillée. Mais la réputation de l’eau thermale de Soultzmatt en est augmentée d’autant. On lit dans la presse de l’époque (7) :
« Le fléau a sévi à tel point que dans une semaine on a compté à Soultzmatt 140 décès; les enterrements sont en moyenne de 15 à 20 par jour et la terreur a été telle, que les morts ont été un instant, pour ainsi dire, sans sépulture; il a fallu que le préfet du département, qui s’est rendu de sa personne à Soultzmatt, y envoyât des réfugiés espagnols internés à Colmar pour aider aux enterrements. Le seul officier de santé qui demeure à Soultzmatt est secondé par des élèves envoyés de l’Ecole de Médecine de Strasbourg »
En effet, le Dr Arnold, s’occupe de tous les malades sans faiblir, alors que beaucoup d’habitants ont fui Soultzmatt, et son dévouement exceptionnel lui vaudra une médaille d’or en reconnaissance.
Le Dr Arnold aura trois filles, l’une épousant le notaire Antoine Roesch d’Altkirch, une autre le Dr Charles Heberlé de Soultzmatt, la troisième le notaire Georges Specker de Mulhouse. Preuve flagrante de l’ascension sociale du jeune homme aux mœurs rustiques de Lautenbach Zell. Dominique Arnold décèdera à Soultzmatt le 29 juin 1872. Et c’est dans le cimetière de cette ville qu’on trouve son monument funéraire de marbre blanc orné du bâton d’Esculape.
Michel Wagner
- Frédéric Kirschleger « L’excursion à Soultzmatt et au Grand Ballon du 23 au 26 mai 1863 » in Bulletin officiel du Club Vosgien n°2/1936.
- Henri Gustave Muhlenbeck 1798-1845 a obtenu son doctorat en médecine à Paris en 1822 puis s’établit à Guebwiller et à Mulhouse en 1833. Botaniste et géologue émérite il a constitué un herbier de 20 000 plantes conservé aujourd’hui à l’Institut de Botanique de Strasbourg. D’après une notice de « Mémoire-Mulhousienne.fr ».
- L’uromancie est une ancienne méthode médicale et divinatoire qui consiste à diagnostiquer des maladies ou à deviner l’état de santé par l’observation visuelle de l’urine (couleur, consistance, sédiments)
- La coutellerie Lichtenberger fondée à Strasbourg en 1775 s’était spécialisée ensuite dans les instruments médico-chirurgicaux.
- Cette épouse c’est Catherine née Heimburger 1817-1884 native de Niederentzen où son père Jean Baptiste, cultivateur aisé, était adjoint au maire en 1818. D’où les champs hérités par le couple. Source Geneanet.
- Maurice Kech « Dominique Arnold et l’eau balsamique de Soultzmatt » in Almanach Ste Odile 2016 p.8-9 .
- Niederrheinischer Kurier du vendredi 31 août 1855.
